Que mijotent-ils au juste? C’est la question qu’on est en droit de se poser sur les intentions des grands acteurs de l’intelligence artificielle dans le monde, qu’ils soient américains ou asiatiques. Si bon nombre de sociétés dédiées au hardware ont senti le filon de l’IA et tentent à grands renforts d’investissements de se positionner dans l’équipement de GPU et autres processeurs (exemple: NVidia, Intel, Samsung etc…), d’autres sociétés historiquement plus consacrées aux softs (MS, Apple, Google, FB, etc…) sont en train de modeler notre avenir. Comment s’y prennent-ils à court et moyen termes ? Comment peut-on déceler la tactique qui est la leur au travers d’actions concrètes qui vont changer dans peu de temps nos vies et pour toujours ?

Les très grands de l’IA à l’assaut de nos foyers

Les acteurs de l’intelligence artificielle et leurs produits

Les géants d’internet et des nouvelles technologies qui révolutionnent l’IA , communément appelés les GAFAM ont une stratégie très précises en ce qui concerne l’Intelligence Artificielle, nous en avons parlé dans un article sur les ambitions business des mastodontes du web.

Quoi que leurs ambitions soient peu affichées, il reste possible d’en avoir une lecture plutôt précise en décortiquant quelques unes de leurs actions récentes: recrutement de chercheurs (pour bon nombre d’entre eux français, la fameuse brainwar), rachats successifs de technos diverses (là encore cocorico, mais faut-il vraiment s’en féliciter ?) et plus récemment, course effrénée à l’implantation de leurs enceintes intelligentes dans les foyers français et européens. Avec Google Home, l’assistant de Google auquel nous avons consacré une vidéo récente , Echo d’Amazon, ou bien encore le HomePod d’Apple (en attendant Microsoft, Facebook et Samsung sur les mêmes créneaux), l’année qui vient sera celle des enceintes intelligentes ou smart speakers…ou ne sera pas :-).

Ces assistants domestiques connectés (en wifi sur nos boxs) sont là pour rendre service. Grâce – en entrée – aux technos de reconnaissance vocale , ils sont à même de vous renseigner et  d’agir pour vous en sortie. On est bien là dans l’intelligence artificielle via le traitement automatique du langage naturel. Oh bien sûr, les premières fonctionnalités, déjà bluffantes pourtant, sont encore limitées mais on entrevoit un avenir radieux pour ces merveilles technologiques qui, à ce jour, remplissent 4 fonctions essentielles:

  • Ecouter de la musique sur l’appareil en lui-même ou sur un autre via chromecast (compte Spotify ou Deezer reconnus)
  • La recherche sur le web (via le moteur de recherche qu’on ne présente plus)
  • Rond-point des pistes de différents objets connectés (IOT) comme le contrôle d’ampoules Philips ou de thermostat Nest.
  • L’assistanat personnel (fonctions réveil, minuteur, rappel des rendez-vous, annonce de la météo, des temps de trajet…)

En outre, Google a passé de premiers accords avec des sociétés d’entertainment: Netflix pour lancer des vidéos, Radio France pour lancer les podcasts d’actualités, etc… L’Entertainment est une façon astucieuse de rendre la petite IA attractive, amusante, attachante avant de multiplier les services qu’elle rendra de façon quai illimitée au fil du temps.

La petite bête va donc petit à petit (mais dans un temps record soyez en sûrs) devenir incontournable dans nos foyers. Pour preuve, selon une enquête Gartner, d’ici à 2020, 75% des foyers outre-Atlantique devraient être équipés de ces enceintes intelligentes

Google Home (149€), Amazon Echo (199€), Apple HomePod (349€)

Google Home (149€), Amazon Echo (199€), Apple HomePod (349€)

En quoi est-ce une petite révolution ?

Il est vrai qu’on est en droit de se demander ce que peut bien apporter cet agent conversationnel emprisonné dans une enceinte alors que la technologie semble déjà exister emprisonnée dans nos smartphones au travers des Siri ou Google Assistant sous Android ou dans nos ordinateurs avec Cortana de Windows.

Mais c’est justement là que commence un virage stratégique essentiel pour les grands de l’IA. D’abord parce que ces derniers ont compris qu’il leur fallait posséder la position essentielle au croisement de toutes les applis car, demain, vous ne les ouvrirez même plus. Pour commander un Uber, il vous suffira de dire à la machine « commande moins un Uber pour dans 5 minutes ». Plus besoin donc d’ouvrir l’appli (donc de la posséder) ni même donc…de prendre votre smartphone ! Le pari qui est fait par ces entreprises, c’est que, naturellement, nous nous adresserons demain et avec la voix à nos machines sans plus besoin pour cela de clavier ni même d’écran. Et après tout, c’est bien ce qu’il y a de plus naturel pour nous, non ?

Lire à ce sujet l’article intitulé Parler à un ordinateur, et puis quoi encore ?

Le vrai pari réside donc dans le fait de placer l’objet sédentaire au centre de la maison, en s’asseyant copieusement sur le symbole de la mobilité digitale qu’est le smartphone. Autant de grands acteurs peuvent-ils tous se tromper en même temps ?

Quel sera l’impact de ce nouveau genre d’ IA sur nous ?

Plus d’embarras du choix … quand il n’y a plus de choix.

Il est clair, nous devrions avoir une vie plus facile et plus pratique. Nous pourrions configurer la machine pour préciser si nous préférons telle ou telle sorte de pizza les soirs de match (à moins qu’ à force de machine learning elle ne l’apprenne elle-même à force de nous connaître – ben oui, elle habite avec nous la bestiole après tout !). Bref, plus de perte de temps à retrouver le menu Pizza Hut, à choisir, appeler, attendre, payer etc…On dira juste « OK Google, commande-moi 2 pizzas ». Et pour peu qu’on ajoute « pour maximum 12 euros » et les algorithmes intelligents feront eux-mêmes un benchmark des prix avant de lancer la commande.

Et tout ceci n’est quasiment plus de la science fiction, il suffit de voir ses enfants interagir avec la machine pour lui demander de chanter une chanson ou de raconter une blague: oui, ça, elle le fait déjà.

Problème, me direz-vous, c’est la machine qui choisira où commander votre pizza….Autrement dit, pratique oui mais au détriment de notre liberté de choix. Il est vrai que si je tape « pizza » sur internet, j’ai accès à une multitude de choix (oublions ici que le choix proposé reste quand mêle celui de Google…). Avec notre petite enceinte, l’efficacité primant, c’est elle qui choisit.

Sur internet, pour connaître le temps de trajet de telle ville à telle ville, je peux choisir viamichelin, mappy et autres. Là, quand j’interroge mon enceinte connectée, j’ai juste l’information: « il vous faudra 16 minutes ». Mais au fond, qu’elle aie trouvé l’info là ou là, je m’en fiche, j’ai mon info… Et c’est bien ce qui importe aux géants du digital: favoriser le « consommateur », le « client user », l’internaute, le cherchant, pas le fournisseur de service, du produit ou de l’info, y compris déjà sur le web. En faisant ainsi, Google va encore plus privilégier la pertinence du contenu. Seuls les meilleurs auront droit de cité. Par contre, quid du business model de ces derniers ? Ca ne sera pas la pub. Google est-il en train de tuer la poule aux œufs d’or ? En même temps, ils ne peuvent pas ne pas y aller…et ils y vont d’ailleurs…parce que si ça n’est pas eux, ce sera un autre. Comme dit le boss de Google: si c’est bon pour le client, ça existera un jour.

Vie privée … de vie privée

Eh bien oui, la machine écoute. Sinon, comment pourrait-elle vous répondre? Si la machine est censée être votre assistant personnel, tout se passe donc comme si vous aviez dans votre salon un majordome personnel, H24, 7 jours sur 7, qui est là, vous écoute et vous observe. Les fabricants vous rassurent: ce majordome ne vous écoute que lorsque vous lui lancer le « Cesame ouvre-toi ». Sinon il a les doigts dans les oreilles et ne peut vous entendre. Sauf s’il enlève les doigts de ses oreilles quand vous ne regardez pas…Bref, on a des raisons sérieuses de douter: l’enceinte est branchée sur des serveurs distants, l’information est par définition descendante (downloadée) et montante (uploadée). Et encore, ça c’est quand vous soupçonner Google de vous écouter sans votre accord, c’est sans compter le risque de hacking de votre installation par un tiers mal intentionné.

Quel impact de ce genre d’IA ?

Pour Google, Apple et Amazon

On l’a dit, le combat va être rude pour les sites internet d’aujourd’hui: on sait déjà que sur le web, seuls les mieux référencés ont un lectorat ou un nombre de visites (mesurable au taux de clic) intéressant lorsqu’ils sont bien référencés (entendez dans les 3 ou 4 premières places sur Google). Demain, il pourrait n’en rester qu’un lorsque la voix du Google Assistant vous répondra. Lorsque vous posez une question à un avocat, il ne commence pas sa réponse par un « préférez vous la réponse de mon confrère 1, de mon confrère 2 ou enfin la mienne? ». Il vous répond. Point.

L’objectif de l’intelligence artificielle contenue dans nos chères petites enceintes sera de se rapprocher le plus possible de l’interaction humain-humain dans ses interfaces homme-machine: elle donnera donc, comme l’avocat de notre exemple: une seule réponse, la sienne.

On comprend alors l’un des intérêts majeurs pour les colosses du digital: « vendre » – encore plus – leur(s) produit(s) ou service(s).

  • Pour Amazon, il est clair que s’installer directement dans votre salon et c’est l’assurance de vous voir acheter en ligne exclusivement sur sa plateforme. Leur enjeu: battre le boss des moteurs de recherche.
  • Pour Google, pas besoin de choisir entre son moteur de recherche, son calendrier, son email ou ceux des autres: vous voilà encore plus captifs (si besoin était) et prêts à livrer en pâture vos données personnelles. Leur enjeu: se marier en Europe comme ce fut le cas aux Etats-Unis avec un acteur de la distribution (Walmart aux US) pour damer le pion au boss du e-commerce.
  • Pour Apple, c’est s’assurer encore plus que vous utiliserez ses services payants (iCloud, iTunes, …) et ses produits pour raison de compatibilité avec la petite enceinte (iPhone, Apple Watch, Apple TV…)

Pour tous les sites web

Depuis plusieurs années, les sites internet se sont lancés une guerre sans merci pour tenter d’émerger dans la jungle du web. Et ceci a fait les belles heures des géants: Google, en tout premier lieu, qui avec son système publicitaire d’enchères au clic est allé doucement mais sûrement faire les poches de tous ceux qui voulaient apparaître tout en haut. Amazon, pour sa part, a ouvert sa fréquentation à l’ensemble des e-marchands du monde: venez, profitez de mon public, je vous l’offre aussi à vous, marchands du monde entier contre 10 à 15 % de votre chiffre d’affaires. Sans parler d’Apple et de son fameux Store éponyme.

Pourtant, les sites pouvaient encore surnager (pour les plus puissants), en bénéficiant de notoriété spontanée (pour les plus anciens), de notoriété assistée (pour ceux qui communiquent beaucoup via un réseau natif physique ou tout simplement par la publicité traditionnelle), du bouche-à-oreille (pour les plus efficients), etc… Bref, il pouvait exister un contact direct entre la marque/l’URL et l’internaute.

Demain – quoi que déjà incontournables – Google, Apple et autre Amazon, via leurs assistants vocaux, deviendront chez vous les clefs d’entrée uniques vers le reste du monde digital (une occasion que Facebook ne peut/veut pas laisser passer non plus quoi que nous l’ayons moins évoqué dans ces lignes). L’intermédiation des géants n’aura donc jamais été aussi forte et aucun de veut laisser sa place aux copains. Réciproquement, les marques auront plus que jamais besoin de l’onction des géants pour avoir l’honneur ultime d’être l’élu de tel ou tel service (une place qui devrait se payer cher au risque d’être déréférencé comme cela peut se faire en grande distribution) mais le baiser de la pieuvre est trop beau…

La guerre devrait faire rage entre tous les acteurs du monde digital ET physique, à commencer même, ironie du sort, par le fournisseur « moteur de recherche » embarqué: Qwant (l’européen sans cookies et  sans historique), DuckduckGo (sans tracking) ou Google pour l’Apple  HomePod? A vrai dire, on a une petite idée, Google ayant payé $3 Mds en 2017 à Apple pour être le moteur par défaut sur iPad et iPhone. La puissance de frappe a donc un prix et tout le monde crachera au bassinet.

Après le mobile first, place au vocal first

Les interfaces homme-machine vont se déployer à vitesse grand V et nos gentilles petites enceintes n’en sont que les prémices. Il y a fort à parier que ces interactions vont se développer dans l’ensemble des secteurs de nos vies: personnelle à la maison, professionnelle au bureau, dans les transports, à l’école, pendant ses voyages, dans des boutiques, etc. Il nous semblera tout aussi naturel de nous adresser à une machine (smartphone, robot) qu’aujourd’hui à un ami, un vendeur, un étranger dans la rue. Ce qui manque encore: la richesse de l’interaction, du contenu, du conseil. Mais c’est pour demain tant l’intelligence artificielle progresse à grands pas.

Bien sûr, il faut faire un petit effort de projection, fermer les yeux et, comme dans un film hollywoodien de science fiction, imaginer le monde de demain. Mais, honnêtement, vous semble-t-elle si loin cette civilisation dans laquelle nous pourrons nous adresser à la machine par la voix plutôt que via un clavier, une souris ou un écran ? Ce n’est donc pas un hasard si les géants du web investissent des centaines de millions de dollars depuis plusieurs années pour bâtir ce monde du futur, monde dont ils resteront les maîtres, encore un peu plus, grâce à l’IA. Ne manque plus qu’une technologie…plus humaine, et le tour sera joué !

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