Le dialogue entre hommes et machines renvoie au vieux rêve de la reproduction de la parole naturelle, ou mimétisme, par des entités artificielles. C’est bien que les interactions entre hommes et machines culminent dans le dialogue tant il semble difficile de pouvoir reproduire ce qu’il y a de plus naturel en nous : l’aptitude à dialoguer. Les grecs déjà nous disaient que le propre de l’homme est sa capacité à produire du discours, son logos. Plus précisément, il s’agit là d’une habileté dont la caractéristique est qu’elle repose sur un principe particulier, celui de la raison. Le logos, le discours raisonné, est donc au fondement de nos interactions sociales et, si l’on en croit la sagesse antique, constituerait le sel de notre humanité. A quand un robot capable de faire la conversation à un homme tant et si bien que ce dernier ne le considérerait plus comme une machine ?

Pour y parvenir, il convient de réunir les dernières avancées dans des domaines aussi variés que la linguistique, la systémique ou l’analyse syntaxique. L’idée étant de parvenir à percevoir les intentions de l’utilisateur afin d’identifier le meilleur type de réaction possible et de produire un message ayant un sens. Le dialogue doit donc être conçu comme un système dont les bases doivent être comprises afin de pouvoir être reproduit artificiellement. En d’autres termes, le mouvement ici est double puisqu’il convient tout autant de faire du dialogue humain un dialogue artificielle mais aussi de faire du dialogue de la machine un dialogue plus humain. Ainsi, les interactions homme-machine sont porteuses d’une problématique bien plus complexe que la simple juxtaposition d’un processus de compréhension et d’un processus de génération : elles doivent produire du sens.

Le but : optimiser la recherche en Intelligence Artificielle

Transcrire une même idée préexistante à travers des langues différentes. Cette convergence d’objectifs trouvant un terrain d’expression dans la recherche en intelligence artificielle, dans le traitement automatique de traduction linguistique et bien sûr dans les interfaces homme-machine.

Le robot Pepper, merveille technologique matérialise l'interaction.

Le robot Pepper, merveille technologique matérialise l’interaction.

L’évolution des artifices : la perfection de l’imitation

De l’automate à l’androïde

L’émergence de créations artificielles capables d’interagir avec l’humain prend pour cadre la révolution humaniste européenne et la réflexion scientifique sur les effets causaux de stimuli physiques. Certains savants comme La Mettrie pensaient alors qu’il suffisait que le corps soit dans un certain état mécanique, pour qu’on puisse éprouver plaisir et souffrance, comme des effets résultant de causes physiques. Cette idée est étayée par les avancées techniques dans le domaine de la robotique qui connaît aussi à cette époque ses premiers balbutiements. Les contemporains de Descartes garderont longtemps en mémoire l’image des automates de Vaucanson qui tromperont, ces malicieux, leur monde des années durant. D’une sophistication rarement atteinte à l’époque, Vaucanson est parvenu à créer des automates d’animaux puis d’hommes exécutant des taches ordinaires en imitant le plus fidèlement possible leurs modèles naturels. Son canard digérateur donnait ainsi l’illusion de manger, digérer et éliminer la nourriture et l’eau qu’il ingérait. Plus tard, il réussit la prouesse de créer des automates humanoïdes capables de mouvoir certaines parties de leur corps. Ainsi, son célèbre fluteur automate pouvait produire de la musique en soufflant directement dans son instrument.

Le canard de Vaucanson, l'un des premiers robots

Le canard de Vaucanson, l’un des premiers robots

Mais c’est avec la littérature fantastique que le glissement s’opère et que l’homme se prend à rêver d’une réplication de lui-même totalement artificielle. On parlera alors d’androïde par l’autonomie de fonctionnement qui lui est conféré. Un écrivain comme Villiers de l’Isle-Adam dans son œuvre l’Eve future, raconte l’histoire du jeune Lord Ewald qui, après être tombé follement amoureux d’une femme fort belle mais assez sotte demande au génial inventeur Edison de fabriquer de toutes pièces une andréide du nom d’Hadaly qui serait en tout point similaire à la jeune femme. La seule et unique différence avec son homologue faite de chair est que l’andréide est intellectuellement bien supérieure. On voit bien ici l’idée qu’une intelligence artificielle dans un corps humain pourrait bien être supérieure au modèle. L’œuvre de l’Isle-Adam met en évidence la « fonction miroir » que la technique opère sur nous, permettant ainsi de nous renseigner sur ce qu’est notre humanité en nous mettant à la place d’un dieu créateur. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est en prenant la place de Dieu et en voulant réaliser une copie d’être humain, qu’il nous faut sonder les profondeurs de notre être afin de faire ressortir ce substrat insaisissable qui constitue notre part d’humanité. A ce titre, l’Isle-Adam est plutôt cynique puisqu’il réduit la figure géniale d’Edison à tenir un propos fort dévalorisant sur le discours humain. Son raisonnement étant que puisque les hommes passent leur temps à se répondre par approximation, un simple phonographe dans l’andréide suffira à berner le lord. A cet égard, certaines mauvaises langues pourraient même étendre la situation à des assemblées parlementaires ou autres cacophonies politiques… C’est d’ailleurs chez Villiers de l’Isle-Adam qu’apparaît pour la première fois le terme d’androïde au sens actuel qu’on lui accorde : un être mécanique construit à l’image d’un être humain.

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De l’androïde au cyborg

Les dernières avancées en matière de robotique se calquent sur un nouveau paradigme qu’est celui de la machine cyborg. On le distingue de l’androïde car il est conçu comme une construction mêlant des parties mécaniques du issues du vivant et dont l’organisation interne imite le vivant. Le cyborg est donc l’imitation parfaite, visant à reproduire les performances cognitives et physiques de l’être humain. Bien loin des Terminators et autres inventions fantasques issues de l’imaginaire fantastique, les cyborgs d’aujourd’hui ont de nombreuses applications dans le domaine des services et remplaceront peut-être demain les hommes d’aujourd’hui. Prenons le cas du robot Aico Chihira, premier robot humanoïde embauché afin d’exercer le rôle d’hôtesse. C’est un hôtel de Tokyo qui s’est vanté de pouvoir utiliser un robot afin de prodiguer un maximum de services aux clients de l’hôtel, plus même que ne le ferait un homme. Aico Chihira est ainsi capable de répondre aux questions des clients, d’interagir pour réserver des chambres ou d’orienter dans le complexe hôtelier. Les créateurs du robot parlaient alors d’une généralisation de ce type de procédé d’ici cinq à dix ans. Les japonais à ce titre, sont à la pointe de la recherche dans le domaine de la robotique et se spécialisent dans la création de cyborgs plus vrais que nature. Ces cyborgs possèdent la particularité d’embarquer un modèle d’intelligence artificielle garantissant l’interaction avec les hommes, ce que les androïdes n’avaient pas. Contraction des termes cybernetic organisms, les cyborgs portent jusque dans leur nom la nécessité de transmettre des échanges efficients entre machines et hommes. En effet, le terme cybernétique signifie l’étude exclusive des échanges. Il convient donc d’identifier les éléments communicants d’un individu à un autre et de dégager l’idée correspondante, c’est-à-dire le contenu de sens rendu accessible par le langage. Un robot équipé d’une telle intelligence pourra alors interagir de la façon la plus naturelle qui soit. Mais peut-on seulement être sûr des capacités de ces robots pourvoyeurs de services ? En clair, comment dès lors reconnaître une création artificielle performante.

Comment faire de la machine un homme plus vrai que nature ?

Le test de Turing

Avec l’ère des premiers supercalculateurs, dont IBM était pionnière, sont très vite apparus des programmes censés imiter la conversation humaine. Afin de juger la crédibilité de tels programmes, il a été nécessaire d’établir un test capable de discriminer parmi les interactions les plus efficientes. A ce titre, le test de Turing fut le plus utilisé pour juger de la perfection d’une intelligence artificielle. Elaboré en 1950 par Alan Turing dans sa publication Computing machinery and intelligence, ce test consiste à mettre en confrontation verbale un humain avec un ordinateur et un autre humain à l’aveugle. Le but étant de tromper au moins 30% de juges humains en 5 minutes à travers des échanges de textes. Le plus incroyable c’est qu’en juin 2014, pour la première fois de l’histoire, un programme informatique a réussi à passer le test en se faisant passer pour un garçon de 13 ans avec 33% de tromperie. Le résultat étant à minimiser dû aux faiblesses du test : il ne met pas en compétition des super-ordinateurs mais des chatbots, des logiciels uniquement spécialisés dans la conversation. On est donc encore loin de l’acquisition d’une conscience et de la capacité à imiter un dialogue d’adultes…

IBM Watson et son cortège de serveurs ultra puissants en toile de fond

IBM Watson et son cortège de serveurs ultra puissants en toile de fond

C’est bien qu’aujourd’hui on ne compte plus le nombre de sites internet faisant intervenir des chatbots souhaitant entrer en conversation avec vous (c’est donc bien la machine qui fait le premier pas !) afin de vous orienter, guider vos achats, régler vos problèmes et répondre à vos questions. Le mécanisme sous-jacent de ce genre de programme est de repérer des mots-clés dans les questions que vous posez et d’apporter la réponse à ce mot. Ainsi, si vous naviguez sur les sites web de géants du e-commerce vous pourrez entrer en conversation avec Elisa, Julie ou Daniel qui se feront un plaisir de répondre à toutes vos interrogations, concernant les stocks des produits vendus ou les modalités de paiement. A la question « combien de temps vais-je attendre pour me faire livrer ? », le robot repérera les mots-clés « temps » et « livrer » pour associer une réponse préconçue relative aux délais de livraison. Cette méthode, pour efficace qu’elle soit, montre ses limites lorsqu’il s’agit de répondre à des questions complexes ou sortant du cadre argumentatif (on ne va pas demander la date de la bataille de Marignan au chatbot de la Fnac). C’est justement là qu’intervient la finesse dans l’élaboration d’un dialogue homme-machine efficient : la capacité à faire surgir de l’inattendu. Depuis 67 ans que le test de Turing a été utilisé, il n’a toujours pas été trouvé de moyen plus efficace pour juger de la pertinence d’une intelligence artificielle. Néanmoins, en 2016, deux spécialistes américains dans le domaine ont publié un article montrant que des systèmes d’intelligence artificielle avaient pu battre le test tout simplement en buggant dans leurs réponses. C’est-à-dire qu’ils n’avaient pas explicitement répondus aux questions des évaluateurs et par là, étaient parvenus à les tromper en se faisant passer pour des humains. C’est dire si le proverbe « l’erreur est humaine » prend tout son sens !

Faire émerger l’intelligence plutôt que la programmer

Comment dès lors « passer à la vitesse supérieure » ? Le nouveau paradigme en intelligence artificielle est celui du learning by doing et de la big data. Pour proposer une réponse adaptée et donner le ton d’une véritable conversation, la machine va alors s’appuyer sur deux facteurs essentiels : son interlocuteur, duquel elle va « apprendre » au fil des discussions et l’ensemble des data qu’elle va pouvoir puiser sur un réseau connecté. Concrètement, cela se traduit par la création d’intelligence artificielle du type Siri chez Apple et son concurrent chez Google. Ces intelligences artificielles sont en tout point supérieures à leurs prédécesseurs car elles peuvent s’appuyer sur l’immensité de données relatives au moteur de recherche du géant américain par exemple pour répondre à tout type de question de l’utilisateur. Bien plus, elles conçoivent l’interaction comme un jeu à double gain, c’est-à-dire un enrichissement de l’homme par le savoir qu’il acquiert mais aussi un enrichissement de la machine qui apprend de ses discussions selon la dualité succès-échec : c’est le processus par itération. L’erreur n’est donc plus un élément capable de berner l’utilisateur mais un élément constitutif de la machine qui la rend plus performante au fil des dialogues. C’est dans cette optique qu’IBM a conçu Watson, son intelligence artificielle star, dans la droite lignée de Deep Blue qui avait battu en 1997 le champion d’échecs Gary Kasparov. Watson est capable d’analyser à l’aide d’agrégats de données des problèmes complexes en matière de droit ou de santé et peut même dresser un portrait psychologique de ses interlocuteurs à l’aide des réponses fournies et du ton sur lequel l’utilisateur interagit avec lui. Plus fort encore, Watson est capable, à l’aide d’un programme de reconnaissance faciale, de distinguer qui lui parle et donc de « connaître » véritablement la personne. Les plus grands dangers et défis posés par ce type d’intelligence artificielle étant le programme éthique que nous devons leur attribuer : il doit s’agir d’une simple donnée et pourtant elle reste difficile à coder.

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