Nous avons tous un souvenir plus ou moins clair – certains pour l’avoir vécue, d’autres pour l’avoir au moins étudiée – de cette période de l’histoire que l’on appelait la « guerre froide ». Elle succédait à une guerre « chaude », elle, qui déchira l’Europe et le pacifique six années durant sous le joug du nazisme et de l’impérialisme japonais du milieu du XXe siècle.

On l’appelait par opposition « froide » car elle ne donnait pas lieu aux mêmes âpres combats de terrain et à ses innombrables morts au champ d’honneur. Elle était en effet avant tout éminemment psychologique et l’équilibre précaire dans lequel elle entretint la paix mondiale jeta sur les fonts baptismaux l’art de ce que l’on nomme aujourd’hui les sciences géopolitiques.

A l’époque, les deux géants mondiaux (USA et URSS) s’accusaient mutuellement d’ingérence dans leurs affaires intérieures. L’annexion de territoires par l’URSS malgré les objections de l’Oncle Sam fit souvent craindre le pire, c’est-à-dire d’imminents conflits militaires. La menace incombait alors aux missiles nucléaires dont les deux parties s’équipaient dans une course folle. De nos jours, c’est à grands renfort d’outils de haute technologie que les nations se livre à un conflit économique, politique et militaire sans merci et que le cercle des acteurs s’est élargi.

A l’heure où la moindre administration et la moindre entreprise se sont équipés de systèmes informatiques plus ou moins élaborés, les malveillances digitales sont autant de nouvelles armes de destruction potentiellement massive.

L’intelligence artificielle et la guerre froide moderne

Les affirmations récentes (septembre 2017) de Vladimir Poutine à propos de l’importance cruciale de l’Intelligence Artificielle dans la domination mondiale (« avenir de la Russie mais aussi de l’humanité » et moyen pour son leader de devenir « chef du monde ») sont sans doute la preuve la plus flagrante que nous entrons dans une nouvelle guerre froide.

A l’instar des années 40 et 50, les cyber belligérants potentiels ont chacun des raisons de réciproquement se craindre et de voir son adversaire prendre le dessus technologiquement. La Russie a d’ailleurs ouvertement affiché ses ambitions lors de la Strategic Missile Academy de Moscou : l’Intelligence Artificielle est un moyen clair de dominer les Etats-Unis en matière de défense.

De son côté, la Chine n’est pas en reste. Elle a publié un rapport de 28 pages dans sa version anglaise affichant des objectifs clairs : devenir d’ici 2030 LE leader de l’IA mondiale et l’on sait que ce sujet n’est absolument pas uniquement économique.

On s’en souvient, la première guerre froide était marquée par les mêmes déclarations publiques visant notamment à prendre un ascendant psychologique et militaire sur l’ennemi identifié, un phénomène entraînant la construction d’arsenaux nucléaires colossaux dans son sillage. A l’époque, on parlait du concept de destruction mutuellement assurée et c’est ce qui maintenait l’équilibre des forces en présence: aucun ne devait frapper en premier au risque que la riposte l’entraîne lui aussi à sa propre perte. C’est la raison pour laquelle la rhétorique et la menace auront été les deux mamelles du conflit politique entre soviétiques et américains jusqu’à ce que des dizaines de milliers d’armes nucléaires aient été officiellement mises « hors d’état de nuire » par les frères ennemis ces trente dernières années.

Aujourd’hui, l’ambiance sympathique d’il y a 30 ans revient planer sur les deux grandes puissances d’alors : la Russie a pris possession d’une partie de la Crimée, les tensions frontalières entre Turquie et Syrie sont le reflet par procuration des tensions entre Washington et Moscou, les deux géants ayant chassé les diplomates d’en face…

Même si l’ombre du nucléaire reste planante en toile de fond, un nouvel enjeu a fait son apparition et porte un nouveau nom : le risque de cyberattaques.

Le risque d’ e-conflit

C’est de cyber-armes qu’il faut parler aujourd’hui, notamment celle qu’alimente l’IA. On sait que les hackers russes (et leurs amis) sont des papes de l’espionnage électronique (les doutes subsistent sur leur plausible manipulation des dernières élections présidentielles US), capables de lancer des cyberattaques sur des points névralgiques d’une économie : banques, hôpitaux, transport, eau, compagnies fournisseurs d’énergie et ainsi de paralyser un pays tout entier.

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L’informatique, même à ses balbutiements, était au coeur de la 1ère guerre froide

Les Etats-Unis, la Chine et bientôt l’Inde (l’Europe semblant rester bien à la traine) ne sont d’ailleurs pas en reste en la matière.

Mais le risque sanitaire que pareille attaque pourrait déclencher n’est rien en comparaison des risques pesant sur l’induction d’IA dans les systèmes de défense et contre-attaque nucléaires. En effet, pariant sur l’analyse pointue dont sont aujourd’hui capable les machines et sur leur prise de décision autonome largement plus rapide que celle de l’homme, des chefs d’Etats-Majors pourraient de nos jours préférer confier à l’IA la réaction instantanée à des attaques frontalières.

On sait en outre que l’IA est mise à profit par les armées de tous pays en ce moment dans le contrôle de véhicules autonomes, drones ou cyber-armes. Le contrôle de ces machines est distribué physiquement et électroniquement entre les appareils de sorte que l’évolution des appareils en escadre ne soit pas à la merci de la destruction d’un seul centre de contrôle.

L’autonomie ainsi laissée aux appareils, notamment pour pouvoir agir « seuls » en dehors de la portée des outils de communication, pose des questions importantes sur ces conflits possiblement plus sales que jamais. Ces IA pourraient en effet

  • prendre la décision de lancer des armes cybernétiques instantanément et avant même qu’un humain n’ait eu le temps de s’en apercevoir
  • adapter leurs techniques et leurs cibles sans que ces dernières ait eu le temps d’être comprises et analysées par l’esprit humain.

On comprend dès lors qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans la course à l’armement pendant la guerre froide, les nations tentent de s’équiper le plus rapidement possible des meilleurs systèmes d’IA à visée militaire : l’escalade à l’IA armée est donc lancée.

Bien sûr, un encadrement officiel (type convention numérique de Genève) pourrait être envisagé vis-à-vis de l’usage des armes à base d’intelligence artificielle mais ce serait sans compter sur le développement des mêmes outils par des pays ou groupes indépendants, nationalistes, organisations criminelles et terroristes qui, quant à eux, auraient tout intérêt à passer sous le radar. En résumé, l’IA servira à très court terme d’arme à quelques-uns et il sera alors du devoir de tous les autres de s’équiper pour, au moins, dissuader. Le schéma géopolitique se répète.

Enfin, cette approche de la guerre froide militaire ne saurait éluder la question de la guerre économique dans laquelle se sont lancés les Etats, leur glaive étant en la matière représenté par les géants du digital GAFAM d’un côté, BATX de l’autre. La course à la maîtrise d’une IA générale est lancée, les startups prometteuses sont l’objet de toutes les convoitises pour y parvenir et les coups de bluff dans les avancées technos rappellent à leur tour les coups d’esbrouffe des années 60 et 70, lorsque la guerre froide  n’étant pas encore aussi économico digitale.

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