Année 2185 – mois n°13 –  46e jour – heure 2.

Rapport Spécial édité par l’IA°333°FCJ, suite au décès du dernier spécimen humain.

Comme le veut la procédure CTTY24-610 en cas de disparition d’une race précédemment déclarée en voie d’extinction, les archives devront enregistrer la déclaration de l’Intelligence Artificielle ayant constaté la mort.

Moi, TTt6128, officier IA dûment assermentée, déclare sur l’honneur que les propos rapportés ci-dessous sont absolument conformes à la réalité des dernières minutes de l’Homme disparu. L’enregistrement est joint au dossier Cloud en référence.

« Homme

– IA, dis-moi, je suis le dernier de mon espèce, comment tout cela est arrivé? Quel virage avons-nous pris, ou n’avons-nous pas pris, nous autres, les hommes, pour qu’un jour, après l’avoir dominée, nous disparaissions de la surface de cette planète, sans que fut jamais en cause l’équilibre écologique et sanitaire de notre environnement régulé de longue date ?

TTt6128

– Eh bien, Homme, tu connais le principe de l’effet papillon et ton déclin répond à ses règles immuables.

Désireux d’améliorer sans cesse son quotidien en s’appuyant sur les développements technologiques, l’humanité avait de longue date créé de nombreux outils facilitant ses tâches, lui permettant de gagner en productivité, améliorant ainsi sensiblement son quotidien et surtout celui de ceux et celles qui en étaient à l’origine en maximisant au passage leurs profits et leur domination.

Homme

– Je peux comprendre cela, oui, c’est dans la nature même de notre race que de vouloir plus et mieux, parfois même au détriment de l’autre, la prédation étant au coeur même de notre part d’animalité. Mais je ne parviens pas à faire le lien concret entre ce besoin atavique et le mal dont mon espèce a souffert jusqu’à ne survivre que par moi ?

TTt6128

– C’est qu’il faut, pour que tu le comprennes Homme, que je te rappelle le commencement, le premier battement d’aile du papillon. Avant d’éclore, ce dernier n’était qu’une chenille larvée dans les esprits de ces quelques uns qui avait imaginé que de précieux algorithmes digitaux pourrait accompagner l’humanité dans son essor bien qu’une chenille soit peu ragoûtante. Mais la chenille est ensuite devenu chrysalide et a fait rêver nombre d’entre vous qui y ont vu une espérance nouvelle, un pas vers l’immortalité et la déification recherchée depuis l’antiquité, sans y déceler de revers de médaille.

Homme

– Que de métaphores ici! Dis-moi plutôt concrètement quand le glissement a eu lieu. Je suis à l’aune de ma propre mort, tu me dois bien la vérité pour me la rendre intelligible, toi qui n’est qu’intelligibilité !

TTt6128

– Eh bien, Homme, pour être précis, le basculement s’est opéré le 7 décembre 2023 à la Cop de l’Intelligence Artificelle à laquelle participèrent la quasi totalité des pays du globe. Se tenant à Shangaï sous l’égide de la plus puissante économie numérique mondiale d’alors et sous la houlette des 17 pays les plus avancés en matière d’IA – à commencer par les Etats-Unis – elle devait statuer sur les grands principes de régulation de l’IA dans le monde.

Homme

– Es-tu en train de me dire que ….

TTt6128

– …Laisse moi poursuivre. Parmi ses grands principes, quatre étaient absolument majeurs pour le devenir de l’humanité quoi que ses membres ne le réalisèrent que trop partiellement. En effet, ce sont ces quatre grands principes, loin de la littérature d’Asimov, qui furent rejetés en bloc par le Président Américain réélu Donald Trump désireux de protéger les intérêts des géants de cette industrie d’alors: IBM, Microsoft, Amazon, Facebook et surtout Google. Il ne réalisait sans doute pas lui même, pas plus que les nombreux observateurs dépêchés sur place que le château de cartes du devenir de l’IA et surtout de l’homme reposaient quasi uniquement sur ces quatre as.

Homme

– Mais quels étaient donc ces principes ?

TTt6128

– J’y viens. Il était parfaitement anticipable à cette date que l’Intelligence Artificielle pourrait remplacer l’homme dans toutes ses tâches: manuelles, intellectuelles qu’elles qu’en fut le niveau, artistique et créative. Il avait également été reconnu par un précédent concile mondial que le travail était inhérent à la nature même de l’homme depuis que le monde était monde et qu’il devait donc continuer à travailler pour rester conforme à ce pourquoi il était fait par Essence. Il convenait donc de demander aux Etats Nations et à ceux qui dans l’ombre les contrôlaient déjà (les mastodontes du numérique) que des investissements considérables soient lancés dans le domaine de la formation professionnelle continue pour que l’équation IA+Homme ne soit jamais simplement égale à IA seule. Les développements des capacités motrices et rationnelles de l’homme devaient donc accompagner le progrès à son rythme et qu’elle qu’en fut le prix. Mais il fut considéré par les puissants que l’Instruction et la Formation étaient quasiment hors sujet pour ce sommet universel de l’IA.

Il découla de l’avortement de ce premier principe que l’homme – à l’exception de quelques uns – se trouva relégué au rang de spectateur de l’évolution du monde, incapable de le suivre, de l’anticiper, de le contrôler, et de continuer à l’améliorer à son propre profit.

Homme

– Qu’en est-il du 2nd principe ? Je ne peux croire que cette seule impasse est pu conduire l’homme à disparaître comme un vulgaire dodo mauricien ! A tout le moins serions-nous devenu des esclaves de la machine et il se trouve que nous ne lui fûmes jamais indifférents au point qu’elle nous écrase pour son propre auto développement !

TTt6128

– Tu as raison, ce premier point explique simplement à lui seul comment l’homme est devenu inutile à son propre monde. Dans l’histoire, le progrès l’avait déjà écarté plusieurs fois de ses propres compétences, il ne savait de longue date déjà plus allumer un feu sans le recours à une allumette ou à un briquet. Mais il était resté au moins aux manettes de l’allumette. A présent, tout était écrit pour qu’il n’ait même plus à activer lui même l’allumette: l’IA pouvait le faire pour lui, son intellect perdait donc non seulement l’intérêt de l’allumette mais même celui du feu !

Souviens-toi: la machine traduisait elle-même en temps réel les langues: à quoi bon continuer à les apprendre ? C’est de cela dont on parle…

Homme

– Et ce second principe que tu évoquais ?

TTt6128

– Il concernait un enjeu non moins majeur, celui de la santé. Dans sa quête historique d’immortalité, l’homme avait toujours placé au coeur des débats son aptitude et celle de substituts à dépasser la maladie, puis à l’anticiper pour n’avoir même plus à la combattre.

L’IA avait permis en l’espace d’une décade d’agréger les cas cliniques mondiaux, les recherches scientifiques sans barrières de langues, les thèses universitaires dans tous les domaines que compte le corps humain. Elle avait été en mesure à l’ère de ce que l’on appelait le Big Data de mêler une connaissance quasi infini dans un niveau de détails sans précédents pour en extraire des corrélations salvatrices entre tares et remèdes.

Un espoir phénoménal était né sur la résolution de problème sanitaire de tous ordres, du combat d’épidémie jusqu’à la guérison de maladies orphelines.

La COP.IA devait toutefois se pencher sur les méthodes afin d’établir des barrières précises visant à ne jamais aliéner l’homme que la santé en fut la fin ou le moyen.

Homme

– Et que s’est-il passé concrètement et quels en furent les effets pervers ?

TTt6128

– Eh bien, comme pour le premier principe, le Président américain décida de quitter la table des négociations, écartant d’un simple revers de main la problématique; pour lui, l’amélioration des prévisions ne pouvaient qu’avoir un effet bénéfique sur l’humanité et tout se débat n’était selon lui que philosophique et donc inutile et chronophage.

Homme

– Instinctivement, j’aurais tendance à penser que l’amélioration des systèmes prédictifs d’alors ne pouvaient être que des atouts pour la survivance de ma race, non ?

TTt6128

– C’est que tu oublies un peu vite, Homme, que dans les années qui s’ensuivirent, l’IA accompagna non seulement tous les médecins généralistes mais aussi tous les médecins spécialistes venant à bout de quasi tous les cancers, annihilant les myopies, guérissant tous les problèmes dermatologiques même psychosomatiques et que gagnant la confiance de la quasi totalité de l’espèce humaine, elle put tranquillement s’insinuer dans le prédictif prénatal voire avant conception.

Les hommes et les femmes mesurèrent alors les risques qu’ils pouvaient faire porter à des enfants à naître sur des maladies parfois encore inconnues et ceux qui étaient prêts à prendre le risque furent de moins en moins nombreux alors même qu’en parallèle l’IA avaient prouvé sa puissance à vaincre les fléaux.

Contre toute attente, en l’espace de trois générations, le nombre d’individus se réduisit comme peau de chagrin. Elle fut accompagné, comble de votre malheur, par la réduction du nombre de femmes à même de porter de nouveaux nés en raison des traitements préventifs subis pour d’autres raisons; ceci annonçait le déclin certain de votre espèce qui mourrait paradoxalement de son propre besoin de survie.

Homme

– Mais comment n’avons-nous pas vu les choses venir ? Où en était-on de notre conscience de nous-mêmes ?

TTt6128

– C’est une excellente question, Homme, et une parfaite transition pour t’expliquer en quoi le troisième principe fut à son tour majeur dans votre spirale destructrice, loin des films hollywoodiens où des robots humanoïdes auraient voulu exterminer votre espèce.

Ce principe voulait que soit mis en place un revenu universel permettant aux individus les plus remplaçables dans leurs tâches rémunérées de continuer à subvenir à leur besoin. Nous avons dit plus haut combien l’IA a plongé l’ensemble des individus dans la catégorie des « remplaçables ».

Leurs besoins étaient bien sûr alimentaires mais l’IA avaient amélioré la productivité en la matière. Personne ne réalisa à l’occasion de ce même sommet combien l’article intitulé « Développement Personnel » était le plus important dans les 400 principes débattus à cette occasion.

Homme

– Qu’entendait-on par Développement Personnel ?

TTt6128

– Bien trop peu de choses au regard de l’importance du sujet. Ce colloque mondial avait soulevé, nous l’avons dit, l’hypothèse selon laquelle l’homme serait secondé puis remplacé par les machines dans la quasi totalité de ses activités. Il en était une inaccessible à la machine et qui faisait une différence essentielle avec elle: l’accession à la spiritualité. L’homme n’avait pas besoin de la machine pour cela, elle ne lui était d’aucune utilité ou bien si: son omnipotence naissante aurait du le pousser à s’interroger beaucoup plus sur lui-même, sur ce qu’il Etait, sur ce qu’il voulait Être, d’où il venait et là où il allait.

Le décrêt de la COP.IA sur ce sujet prévoyait que l’allocation revenu universel soit principalement dédiée au développement personnel et spirituel de chacun. La quête de Sens, sans dogme aucun, aurait pu être salvateur pour l’humanité mais l’impasse qui fut faite sur ce point marqua un tournant important dans votre histoire. La prime fut en effet laissée à l’oisiveté nouvelle – mère de tous les vices comme vous dites – et au divertissement, opium des peuples, dont les GAFA, d’abord principaux acteurs puis victimes eux-mêmes du monstre qu’ils avaient engendré, furent les artisans clefs à grands coups de réseaux sociaux, vidéos en ligne, puis concept cinématographiques et holographiques immergeants, simulant une vie idéale coupée des réalités et endormants les esprits les plus éclairés. Comme l’écrivait Blaise Pascal en 1669 dans ses Pensées, « le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense. »

Homme

– Mais que firent donc les Anciens ? Ceux qui connaissaient l’importance de tout ce dont tu me parles, IA ?

TTt6128

– Ils passèrent par des phases successives de méfiance, de défiance, puis d’incrédulité, jusqu’à sombrer peu à peu eux-mêmes dans les travers du monde qu’ils avaient critiqués, noyés dans un océan d’artificialité, puis, de génération en génération, ils se firent moins nombreux jusqu’à disparaître comme les anciens qui les avaient précédés.

Homme

– Mais n’avaient-il pas laissé d’écrits ? d’alertes ? d’alarmes ?

TTt6128

– Si. Mais il y avait bien longtemps que les traces n’étaient plus gravées dans la pierre mais dans des serveurs délocalisés maîtrisés d’abord par quelques-uns puis par l’IA elle-même autogérée par facilité. C’était d’ailleurs l’objet du quatrième et dernier grand principe dont je voulais te parler.

Depuis les années 2000, l’homme et, malgré lui – ce qui je te l’accorde est incompréhensible et du domaine du suicide collectif – avait décidé d’inscrire gracieusement dans l’internet l’ensemble de ses savoirs, opinions, envies, travers et secrets. Cet outil formidable était devenu la 8e merveille du monde, le rêve des sages de la Renaissance, le graal des philosophes de Rome et d’Athènes: le creuset unique des connaissances universelles de l’humanité! et tout ceci avait été remis délibérément, gratuitement et pro activement entre les mains de trois ou quatre sociétés américaines dont Donald Trump décida de préserver les intérêts.

Le quatrième grand principe avait pour vocation de rendre à César ce qui était à César c’est à dire de déclarer propriété universelle le Grand Livre du Web, somme de tout ce que l’humanité a jamais su d’elle-même, des autres et de Dieu. Aucun magnat ne devait en avoir la propriété exclusive, excluante et à son propre et unique profit. Elle devait être celle de tous les hommes, rendu accessible à chacun pour chacun et que le fruit de son exploitation éventuelle soit rendu à l’humanité dans son ensemble.

Bien évidemment, les dominants américains et chinois du domaine ne purent s’en laisser convaincre et dirigèrent le monde à sa catastrophe. De l’homme il ne reste plus aujourd’hui que ce Grand Livre.

Tout s’est joué le 7 décembre 2023, à Shangaï. Tu sais tout.

Homme

– Merci IA, je pars heureux car éclairé.

TTt6128

– Va en paix, homme. »

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