« Les mathématiques sont l’alphabet grâce auquel Dieu a écrit l’univers », disait l’illustre savant Galilée au XVIe siècle. A l’heure actuelle, cette proposition loin d’être démodée, dit toujours quelque chose de notre monde. En effet, l’univers, la nature et même l’homme, sont connaissables grâce à des lois scientifiques qui nous permettent d’observer une régularité et une harmonie certaine dans notre monde. A mesure que l’homme avance dans le temps, les découvertes scientifiques se multiplient.

Or le terme même de « découverte » est signifiant, dans la mesure où il semblerait que le chercheur ne fait « que » découvrir une harmonie préétablie, ou encore, osons la métaphore, les ressorts d’un vaste programme établi par une intelligence supérieure voire divine. A l’échelle humaine, nous voyons bien que l’homme fonctionne de telle manière que l’analogie avec la machine n’est pas hors de propos : il a besoin de manger, de dormir, son instinct de survie lui fait éviter les dangers et lorsqu’il veut communiquer, la pensée précède la parole.

Il n’y a pas lieu ici de bondir d’indignation : Descartes lui-même a établi le nouveau modèle de la recherche physico-scientifique sur celui de la machine afin de découvrir les lois de la nature et du vivant. On pourrait se dire toutefois, que la nature tout simplement « fait bien les choses », sans postuler d’intelligence planificatrice à l’origine de tout cela. Or, l’hypothèse inverse est tout aussi pertinente, surtout qu’elle n’est pas si simple à réfuter ! Regardons-y de plus près : il y a comme quelque chose de « suspect » quant au hasard naturel de la perfection de certaines choses. Comment se fait-il par exemple, que naturellement, le ratio homme/femme s’équilibre à ce point ? Pourquoi l’homme est-il si parfaitement symétrique ? Comment se fait-il que pour sa survie, tout est « prévu » ?

En fait, le doute qui se profile ici est celui qui porte sur le « naturel », au sens où les harmonies sont telles, que l’on peut à bon droit se demander si elles ne sont pas le résultat d’un programme extrêmement pointu. Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité en ce qui concerne l’intelligence de l’homme que l’on qualifie spontanément de « naturelle ». Il est bien établi que l’homme naît avec une intelligence qu’il développe par la suite. Or, les intelligences humaines ne montrent-elles pas des similitudes flagrantes dans leur développement, notamment par les algorithmes qui traduisent très précisément des comportements humains ? Si elle est stimulée selon certaines méthodes, ne devient-elle pas apte aux mêmes performances ?

Se pose alors la question de savoir si au fond, l’intelligence que l’on pose comme « naturelle », n’entretient pas, plus que l’on ne veut bien l’admettre, une connivence avec l’intelligence artificielle, autrement dit, avec l’intelligence préprogrammée.

Intelligence artificielle et intelligence humaine...la main de Dieu ?

Intelligence artificielle et intelligence humaine…la main de Dieu ?

Le « miracle » naturel de l’intelligence humaine ou la perfection de l’artifice.

Retour sur une illusion perdue…

L’intelligence humaine et les programmes, un flirt qui va crescendo

De l’animal à la machine…

Avant l’ère des machines, la supériorité naturelle de l’homme sur l’animal était établie par l’intelligence du premier, intelligence dont le second était ou bien faiblement doté ou bien tout à fait dénué. Certes, quelques irréductibles dont Tartempion et Madame Michu, soutiendront que leur animal de compagnie est bien plus intelligent que les hommes, mais après tout, chacun est libre de penser ce qu’il veut. Toutefois, la supériorité de l’intelligence humaine sur toute forme d’intelligence animale n’est plus à prouver pour une grande partie de l’opinion scientifique aujourd’hui. Quand bien même un sixième sens des animaux a été reconnu pour la prévisions de grandes catastrophes comme les tsunamis, on reste plutôt dans le domaine de l’instinct que dans celui de l’intelligence. Or actuellement, de nouvelles questions fusent. Les machines seront-elles un jour plus intelligentes que les hommes ? Si oui, comment déterminer alors la différence entre performance et intelligence ? Comment la création (la machine, le programme), peut-il dépasser ce par quoi il est créé (l’homme) ?

Certains, dont Tartempion et Madame Michu, se demandent peut-être même si au fond, nous ne sommes pas nous-mêmes programmés.

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De la machine à l’homme ?

Minute. Avant de rejeter les objections de ces deux-là, mieux vaudrait les examiner ! Les comportements humains comme nous le disions plus tôt, peuvent être très prévisibles : l’homme mange, dort, survit, communique. Mais dans ces activités, l’intelligence n’intervient pas automatiquement. Elle est tangible lorsque l’être humain existe, se meut, agit et réagit, choisit de faire telle chose plutôt que telle autre. Or de plus en plus, les algorithmes traduisent ce réseau de complexité. En Juillet 2016 par exemple, des chercheurs du MIT ont créé un algorithme anticipateur de comportements humains. Plus généralement, la sociologie, les études de marché et tout le champ des sciences sociales partent du postulat que l’homme peut être considéré comme objet d’étude soumis à des déterminismes et à des mécanismes. Cela ne diffère pas fondamentalement de la notion de programme : l’homme est comme paramétré, pour effectuer ceci ou cela, pour réagir de telle ou telle façon face à une situation donnée, etc.

De la même façon que l’homme crée des programmes et des algorithmes, pourquoi l’homme ne serait-il pas lui-même programmé par un programmateur plus fort et plus perfectionné ?

Notre cerveau est-il un circuit imprimé...en 3D ?

Notre cerveau est-il un circuit imprimé…en 3D ?

Le Grand Créateur est-il un programmateur de génie ?

Les dieux calculateurs et l’harmonie préétablie

« Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles » est la phrase nigaude et sarcastique qu’adresse Pangloss à son élève Candide. Or Voltaire ne vise pas tous les optimistes nigauds à travers Pangloss, il en a un particulièrement en ligne de mire : Leibniz. Pangloss singe la théorie de ce philosophe, selon laquelle Dieu, parmi l’infini des mondes possibles et imaginables aurait choisi le meilleur qui soit : le nôtre. Mais Voltaire ne rend pas justice au Dieu de Leibniz lequel se révèle en fait un programmateur de grande envergure pour ne pas dire une « machine à calculer ». En effet, Dieu, selon le principe de l’harmonie préétablie, aurait programmé chaque être humain pour qu’ils interagissent de la meilleure façon qu’il soit. Les hommes sont des « monades », c’est-à-dire des programmes que seul Dieu connaît, destinés à agir selon leur programmation et selon leur programmation seule. La théorie leibnizienne est bien sûr plus complexe mais on comprend toutefois en quoi la notion de calcul et de programme y intervient très fortement. En fait, Dieu est celui qui crée le programme géant et le seul qui connaisse exactement tout ce qu’il peut en advenir selon le meilleur possible. Ainsi, chaque chose arrive pour une raison bien précise que nous êtres humains ne pouvons déterminer du fait de notre finitude. Le Dieu leibnizien est, comme d’aucuns diraient, un « monstre de rationalité ». Ce modèle d’un Dieu calculateur était très répandu dans les philosophies du XVIIe siècle, mais il reste encore actuel aujourd’hui.

Si l’on croit en un Dieu créateur, ne peut-on pas dire que l’on croit en un Dieu programmateur, lui qui ne peut vouloir le malheur de ses créatures ?

L’homme crée le programme… ou le programme crée l’homme ?

Mais la question n’est pas de savoir si l’on croit ou non, si c’est la mer qui prend l’homme ou l’homme qui prend la mer, le débat est infini. Ce qui est intéressant toutefois, c’est de voir que notre intelligence semblerait elle-même programmée et que cette hypothèse, si on accepte de le prendre au sérieux quelques instants, est loin d’être délirante. Il ne s’agit pas de déterminer si un dieu a créé notre intelligence ou non, mais bien plutôt de remarquer que, de la même façon que nous programmons des machines, les machines elles-mêmes, les algorithmes, reproduisent à leur tour nos comportements de plus en plus précisément, comme si nous étions programmés et que tous les efforts de la programmation visaient à mettre au jour notre propre programmation. Un peu abyssal certes, mais loin d’être obscur ! Pensons à la série de HBO, « Westworld ». Des robots humains dotés par un génie d’une intelligence artificielle ultra-performante, finissent par devenir plus humains que ce qui était prévu au départ. En effet, leur capacité d’improvisation se développe tant, qu’elle finit par devenir tout à fait imprévisible, laissant les humains dans l’incertitude quant à leur réaction. Ces robots, une fois qu’ils comprennent qu’ils ne sont « que » des robots, en viennent à se demander qui est leur « créateur », leur « programmateur », lequel se disait être « comme Dieu » en parlant de son activité créatrice/programmatrice. Dans le fond, nous ne sommes pas si différents des hôtes du parc de Westworld.

Nous cherchons nous aussi à avoir le fin mot de l’histoire à propos de la façon dont nous sommes programmés et ceci se traduit dans la recherche de la programmation même.

L'homme est un robot comme les autres

L’homme est un robot comme les autres

Le génie, l’homme et l’humain.

Les génies humains, des calculateurs et des programmateurs extraordinaires.

Que dire alors des choses qui échappent aux paramètres ?

Machine divine ? Machine diabolique ?

« On a senti le diable dans la machine, et on n’a pas tort. Elle signifie, aux yeux d’un croyant, que Dieu est détrôné. » nous disait Oswald Spengler sur cette propension technophobe de l’homme à rejeter toute création matérielle douée d’une certaine forme d’autonomie. En d’autres termes, si la machine est diabolique, elle ne peut être divine et est par conséquent subordonnée à l’homme. De quoi mettre à mal la théorie du Dieu-programmateur. Mais si ce Dieu-programmateur n’est pas malfaisant, peut être sa création l’est-elle : l’homme-calculateur et sa capacité à générer de l’artificiel. Pourtant, il est d’usage d’assimiler l’homme à une machine lorsqu’on veut lui prêter des qualités supérieures. On dira de Stephen Hawking, « c’est une machine ce gars » pour souligner ses immenses capacités intellectuelles (même si dans ce cas précis, nous ne sommes pas loin d’un croisement entre Robocop et Einstein…).

C’est donc bien l’hypothèse du génie humain, grand calculateur qu’il nous faut investiguer et à ce titre comprendre comment nous pouvons rendre compte de phénomènes dépassant notre entendement.

Les implications scientifiques actuelles : théorie du chaos et algorithmes apprenants

Ce raisonnement correspond à un renouvellement de la science tout récent, ayant permis l’avènement de la robotique et la compréhension de phénomènes mystérieux. La théorie de la complexité apparaît aux Etats-Unis sous l’impulsion de l’école de Santa Fe dans le cadre de travaux sur la théorie du chaos et la rupture de la chaine des causalités dans le but de cerner ce que l’on a appelé plus tard la « théorie de la complexité ». Bien loin d’affronter les armées de Sauron, les scientifiques de l’école de Santa Fe cherchaient alors à comprendre comment des phénomènes naturels observées pouvaient être expliqués autrement que par un raisonnement par causalité classique (A est cause de B). Ils ont mis en évidence dans des domaines aussi variés que la physique quantique, le rayonnement ondulatoire ou bien la programmation robotique que nous ne pouvions pas comprendre ces phénomènes sans passer par raisonnement par itération. L’exemple le plus impressionnant de ces recherches se trouve au Japon, terre de la robotique, où des scientifiques sont parvenus à créer des algorithmes procédant par itération selon une dyade succès-échec et à l’implanter dans un robot pour qu’il puisse apprendre à marcher tout seul. D’abord inerte, le robot se met à mouvoir certains de ses membres (bras, jambes) et ne cesse de chuter. Or, à chaque chute, il apprend que son mouvement n’était pas le bon et recommence différemment jusqu’à trouver la bonne combinaison. Par récurrence, le robot finit par se mettre debout et entame une lente marche. On voyant cela, on comprend la peur qu’évoquait Spengler du diable dans la machine tant cette masse informe fait penser à un cas de possession démoniaque à l’allure claudicante. Or, si tout est écrit, si tout est dicté par un algorithme apprenant, ne sommes-nous pas, nous humains, soumis également à un déterminisme mathématique ?

Comment comprendre alors la part d’instabilité, de créativité qui semble être le propre de l’homme ?

Le miracle humain : l’intelligence retrouvée

L’impossible perfectibilité du programme

Selon Rousseau, l’homme est le seul prétendant à devenir imbécile car il est infiniment perfectible. Par la perfectibilité, l’homme passe de la nature à la culture et devient lui-même, se réalise. Peut-on dire d’un programme qu’il est candidat à l’imbécilité ? Cela s’apparenterait à un abus de langage, et ceci pour beaucoup de raisons, l’une d’elles étant que le programme est peu propice au développement d’une subjectivité. On dirait plutôt qu’il est « défaillant ». A l’heure actuelle, les débats éthiques sur les robots font rage, tant la question est complexe car de plus en plus, se pose la question de savoir si au fond, un programme ne peut pas devenir générateur d’un « soi » propre. Toutefois, on ne peut nier que certaines composantes telles que les sentiments, les émotions et les prises de décisions, échappent à tout programme. Même si nous acceptions l’hypothèse selon laquelle nous sommes programmés, même si nous posons que le dieu programmateur connaît absolument toutes les situations et tous leurs dénouements, quelque chose cloche : l’improvisation n’a plus sa place, la création n’a plus droit de cité. En effet, les progrès de l’intelligence artificielle, le perfectionnement des algorithmes tend vers une anticipation de l’improvisation humaine.

Toutefois, un programme pourrait-il faire quelque chose de « fou » par amour par exemple ? Il semblerait bien que non puisque Wall-E n’existe pas encore !

Rationalité du programme et intelligence humaine

Les mauvaises humeurs, les sursauts d’excitation, les tristesses profondes et tout ce qui fait le mouvement de la vie intérieure, tout cela semble difficilement traduisible en algorithmes tout comme semble bancale l’hypothèse selon laquelle tous ces paramètres auraient été pris en compte dans la programmation. Même le dieu leibnizien ne prétend pas faire cela, il connaît « seulement » tous les évènements du monde sans pour autant savoir par quelle modalité ils se produisent. Tout ce qui est de l’ordre du rationnel peut en effet être capté par les intelligences artificielles, par les algorithmes et par les robots, l’improvisation humaine peut, dans une certaine mesure être imitée, mais peu probablement égalée. En effet, pourquoi l’homme qui est lui-même à l’origine du programme, lui permettrait-il de se tromper ou d’être soumis à des sentiments violents, source parfois d’erreurs ou d’actes irréfléchis ? Or, par ailleurs, c’est ce mélange de rationalité et d’intuition, de réflexion et de sentiments entremêlés à l’expérience du soi qui font l’intelligence humaine qui reste, à cet égard, assez compliquée à définir. Le courage et la bonté, la gentillesse ou l’altruisme, toutes ces qualités proprement humaines diffèrent tant selon les humains qui en font preuve qu’aucun algorithmes semble-t-il ne pourrait les traduire dans leur complexité. Enfin, s’il est évident que les algorithmes anticipent de plus en plus des réactions dans une situation donnée, ils ne créent pas pour autant une réaction.

La capacité créatrice, l’insolite des choix restent encore l’apanage de l’humain non-programmé, ou s’il est programmé, alors la part de liberté l’a bel et bien emportée !

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