Le désir de l’homme de créer des intelligences tierces répond-t-il à un besoin de déification ? Le désir de création est depuis longtemps chez l’homme intimement lié à des considérations, conscientes ou inconscientes, cosmologiques et / ou divines. Ainsi, Alfonso X, roi de Castille au 13ème siècle annonçait-il : « Si j’avais été présent à la Création, j’aurais donné des conseils utiles pour un agencement plus harmonieux de l’univers. » Ce que son altesse ignorait alors, c’est que l’avenir nous offrirait des clefs chaque jour plus nombreuses pour déchiffrer l’univers, notamment à travers des techniques et outils de plus en plus puissants nous permettant même, parfois, d’avoir une action sur lui. L’intelligence artificielle en fait partie. Son développement formidable, favorisé au cours des dernières années par les progrès récents des neurosciences, l’amélioration de la puissance de calcul et le deep-learning, semble annoncer un basculement sans retour.

Alfonso X Premier promoteur de l'IA

Alfonso X : premier promoteur de l’IA

De l’IA faible à l’IA forte

En effet, jusqu’à présent, les techniques et outils n’avaient jamais concurrencé l’intelligence de l’homme. L’intelligence artificielle elle-même se cantonnait à effectuer une tâche bien précise. Ce 1er niveau d’intelligence artificielle, couramment désigné sous le nom d’ANI, Intelligence Artificielle Restreinte ou IA faible, avait d’ailleurs déjà prouvé qu’il pouvait être, dans son domaine, plus compétent que l’homme, comme AlphaGo de DeepMind, le logiciel de Google qui a réussi à battre les meilleurs joueurs de Go. Or, désormais, nous progressons de plus en plus dans le sens d’une intelligence artificielle forte ou intelligence artificielle généralisée, « l’AGI ». Ainsi, parvenus à ce 2nd niveau d’intelligence, les ordinateurs disposeraient des mêmes capacités qu’un être humain et seraient même capables d’apprendre, comme l’homme, à partir d’expériences et dans des domaines très différents. Un dernier niveau, la « superintelligence artificielle », une intelligence artificielle douée de conscience, et qui paraissait jusqu’alors relever de la science-fiction, semble également se dessiner de plus en plus concrètement, au point que le patron de l’IA chez Google, Ray Kurzweil a déclaré qu’on aura dépassé la puissance du cerveau humain d’ici 2025. Ainsi, dès 2025 les intelligences artificielles créées par l’homme pourraient se passer de l’homme lui-même, être indépendantes de leurs créateurs. Par conséquent, la question de la place de l’homme dans ce nouveau paradigme se pose d’une manière urgente et prégnante.

Si cette accélération exponentielle de la technologie se fait au péril de l’homme, dès lors, pourquoi l’homme favorise-t-il cette évolution technologique prolifique ?

L’IA ou le besoin de créer

Dès l’origine, l’homme a eu besoin de créer. Ainsi, George Sand, lorsqu’on l’interrogeait sur ce qu’elle pensait des artistes de son temps, notamment Chopin, répondait : « Ce sont les gens les plus proches de Dieu ». Car oui, la volonté de l’homme de créer répond avant tout à un besoin naturel de transcender la vie.

Transcender notre animalité

Nous naissons comme tous les autres animaux et cependant nous ne pouvons supporter l’idée d’être lancés dans la vie comme d’un cornet de dés. Nous voulons transcender notre animalité, et nous pouvons le faire de deux façons, soit en donnant la vie, soit en créant car la création est ce qui nous permet de relier l’âme à la matière. Créer, c’est exister, plus seulement en tant qu’animal, mais en tant qu’être humain. Ce besoin est profondément ancré dans la nature humaine, il est sans doute l’expression de notre liberté, de notre intelligence, de notre affectivité. C’est un besoin vital de transcender notre finitude, d’apporter notre marque personnelle sur la création, de laisser une trace de notre passage, de contribuer ou d’achever l’élaboration de notre personnalité, de communiquer avec nos semblables… C’est d’ailleurs assez symptomatique de constater que les robots dotés d’intelligence artificielle prennent souvent une forme humaine, les fameux humanoïdes. Rappelons-nous des robots de la Société Boston Dynamics, en tous points semblables à l’homme. Ce besoin de créer, serait donc un moyen, conscient ou inconscient de se relier au divin grâce au caractère transcendental de la création.

Transcender le temps

Depuis l’entrée de l’homme dans la modernité, nous sommes confrontés de plein fouet à une accélération du temps, ce qui a fait évoluer notre rapport à notre finitude. Nous souffrons tous en effet  régulièrement de l’impression d’une « pénurie de temps », voire d’une « famine temporelle »… Le diagnostic est presque pathologique. Le philosophe et sociologue Hartmut Rosa souligne à ce propos que « plus une société est moderne, moins elle a de temps ».

D’après lui, l’origine de cette fuite en avant de la modernité vient du rapport entre accélération et croissance : l’accélération permet de gagner du temps à condition que l’activité reste la même. Or ce n’est pas le cas, car la croissance de l’activité est plus importante que l’accélération. Comme le souligne le journaliste et écrivain Hubert Guillaud, prenons le cas des transports : bien qu’ils aient doublé leur vitesse, nous avons quadruplé les distances parcourues … Il donne un autre exemple plus frappant encore : les mails. Nous traitons tous aujourd’hui bien plus d’emails que le nombre de lettres que nous écrivions autrefois dans une même durée de temps. Ces deux exemples soulignent d’une manière fracassante que bien que nous soyons tous devenus plus rapides, nous avons également tous beaucoup plus d’interactions à gérer, et donc plus de stress.

Selon Hartmut Rosa, il s’agit de la logique de la modernisation : la société moderne « a besoin de la croissance, de l’accélération et de l’innovation pour maintenir le statu quo. Elle doit croître, innover, accélérer pour demeurer stable ». Or, il souligne que « cette aspiration créée inévitablement un problème temporel, car dans ce schéma, le temps est l’élément qui ne peut pas être multiplié. On ne peut pas augmenter la quantité de temps. On peut le compresser, mais pas l’agrandir. Nous vivons donc dans une société de croissance et le temps, lui ne peut pas croître. »

L'IA pour compresser le temps et le maîtriser

L’IA pour compresser le temps et le maîtriser

Par conséquent, il conclut que le problème est qu’il nous faut toujours plus d’énergie (physique, individuelle, collective, …) pour entretenir cette stabilisation dynamique, pour maintenir ce statu quo. Nous devons donc faire toujours plus d’efforts pour rester en phase avec l’évolution du monde, pour rester compétitifs…. Dès lors, la lenteur, que l’on pourrait définir comme le temps qu’il nous reste après avoir tout fait, le temps disponible dont on peut jouir librement, sans être sous la pression d’une urgence, devient rare. Cette lenteur doit être différenciée de l’ennui, ou d’une décélération contrainte. Au contraire, elle est une richesse temporelle et donc avant tout, un élément d’autonomie.

C’est peut-être justement ce besoin d’autonomie qui explique ce désir de l’homme de créer ces intelligences tierces.

Car « le rêve de la modernité, c’est que la technique nous permette d’acquérir la richesse temporelle. L’idée qui la sous-tend est que l’accélération technique nous permet de faire plus de choses par unité de temps. » Dans ce contexte d’accélération perpétuelle, les outils nous permettent d’augmenter nos capacités physiques et l’intelligence artificielle d’augmenter nos capacités intellectuelles. Comme nous n’avons pas le temps d’attendre, car l’on a des besoins immédiats que nos capacités physiques et intellectuelles ne peuvent pas satisfaire, alors on les externalise.

L’Intelligence artificielle pour rompre notre finitude

Ainsi, à travers la création de ces intelligences tierces, l’homme du 21ème siècle ne chercherait plus à transcender sa vie pour se relier au divin, mais au contraire, il serait mu par l’ambition de rompre sa finitude. D’échapper à ses limitations biologiques que lui rappellerait l’accélération sans fin de nos sociétés modernes. Car dans nos sociétés mues par l’argent et la compétition, organisées de telle sorte à optimiser constamment l’efficacité de chacun, et dans lesquelles l’idée de « bonne vie » est liée culturellement à la notion de vitesse, outils et technologie deviennent indissociables des idées de liberté et d’éternité. Google n’a-t-il pas annoncé clairement qu’il envisageait, grâce à l’IA, de vaincre la mort ? Et Marc Zukerberg que l’on pourrait soigner toutes les maladies avant la fin du siècle ?

Comme nous voulons tous faire pléthore de choses avant de mourir, la création d’intelligences tierces offrirait donc à l’homme du 21ème siècle, enfin libre et autonome, la possibilité  d’être maître de son temps. Libéré de toutes ses limitations, l’homme, pourtant bâti à l’image de Dieu, deviendrait lui-même démiurge.

Le mythe de l’homme augmenté

C’est justement la raison pour laquelle les militants du transhumanisme proposent que l’humain « limité » s’en remette entièrement à la technologie pour transcender son état naturel et ses limites. Ils prônent donc une évolution humaine autodirigée vers un « homme augmenté », conçu comme une extension de soi, comme un dépassement de l’homme originel. Alors que la technologie était jusqu’alors utilisée pour dompter la nature au service de nos besoin, le transhumanisme propose de l’utiliser pour aller plus loin encore : réviser la nature de l’homme. David Pearce, fondateur du transhumanisme affirme ainsi que « Si nous voulons vivre dans un paradis, nous devrons l’élaborer nous-mêmes. Si nous voulons la vie éternelle, nous aurons besoin de réécrire notre code génétique truffé de bogues et devenir semblables à Dieu […] Seules les solutions de haute technologie peuvent éradiquer les souffrances du monde. La compassion seule ne suffit pas ».

L'intelligence artificielle au service de l'homme augmenté

L’intelligence artificielle au service de l’homme augmenté

Plus haut, plus vite, plus fort

Il est vrai que l’homme a toujours cherché à élargir le domaine de ses connaissances, à perfectionner ses inventions dans le sens d’un progrès continu, s’appliquant à lui-même la devise des Jeux Olympiques : « Altius, citius, fortius » (« plus haut, plus vite, plus fort »). Toutefois, le risque est que, sous couvert de nous libérer de nos « limites humaines », les intérêts particuliers d’un système social donné déterminent le développement d’intelligences tierces transformatrices radicalement puissantes au détriment des autres. L’évolution humaine ne serait donc pas autodirigée mais plutôt commandée par un système, les systèmes plus faibles étant forcés de se ranger dans la course, obligés par l’impératif concurrentiel. Dans cette configuration, la création d’intelligences tierces deviendrait l’apanage d’une poignée, le reste des hommes étant contraints de suivre, de s’aligner sur les règles du jeu imposées par quelque uns placés dans une position de supériorité grâce à l’intelligence artificielle.

La création d’intelligences tierces servirait alors la déification d’un système au détriment des autres…

Le risque de la Singularité

Ne court-on pas également le risque, en amenant ces intelligences artificielles au-delà de l’humanité elle-même de faire des machines nos successeurs en termes d’évolution ? La Singularité, qui désigne justement ce moment où les technologies appliquées à l’homme finissent par le dépasser, ne risque-t-elle pas de causer notre propre perte ?

Si la Singularité marque l’aube de la conscience artificielle, le dernier rempart de l’homme tomberait alors. Ce que Hans Moravec et d’autres informaticiens avaient fait remarquer dans les années 1980, que ce qui est simple pour nous est difficile pour l’IA, appartiendrait au passé. Comme ces machines, en plus d’être plus efficaces et plus rapides que l’homme lui-même, seraient également douées de conscience, il serait alors tentant de s’en remettre entièrement à elles. Les machines devenues intelligentes et conscientes deviendraient désormais les grands « ordinateurs » de nos vies. Plutôt « ordonnateurs », m’aurait d’ailleurs corrigée mon assistant personnel.

Dès lors, plutôt que de tendre vers une déification de l’homme, le risque serait grand de tomber dans la déification de la machine elle-même.

Prenons le cas des assistants personnels : les grands groupes, particulièrement les GAFIM, sont déjà à l’œuvre pour capter toutes nos données afin de mettre au point des assistants intelligents uniques. Ils seraient notre double digital, une sorte de représentant dans le monde digital. Ces assistants personnels sauront tout de leur humain puisque nous serons en interaction permanente avec eux, et que nous partagerons tout avec eux. Et comme leur intelligence, de même que leur autonomie, progressera de manière exponentielle, dépassant rapidement celle des humains, ils seront capables de nous donner les meilleurs conseils, les plus appropriés et pourront même à terme nous suggérer de prendre en main notre vie, à notre place. Connaissant nos orientations sexuelles, nos préférences physiques, nos valeurs et nos hobbies, ces assistants pourraient par exemple orienter nos relations amoureuses en sélectionnant pour nous les meilleurs « matchs » Tinder. Mais ces assistants personnels dotés d’intelligence artificielle pourraient également, considérant notre rythme de vie, notre régime alimentaire et nos antécédents, nous faire passer en urgence des examens médicaux.

Ces intelligences tierces, pourraient donc être capables, pour le meilleur et pour le pire, de prendre l’initiative à notre place. Elles incarneraient à la fois nos banquiers, nos médecins, nos avocats, nos amis…

La liberté des uns s’arrête ou commence celle des ordinateurs

Mais dès lors, quelle place pour le libre arbitre ? Si nous nous en remettons entièrement à ces intelligences tierces, capables probablement, il est vrai, d’organiser et d’ordonner nos vies mieux que nous-même, que resterait-il de notre autonomie et de notre liberté ? Les outils et technologies que jusqu’alors l’homme concevait au service de l’homme, pour transcender sa finitude, risqueraient au contraire de le désubstancialiser. A cet égard, S. Hawking mettait en garde contre le développement d’une IA totale qui pourrait annonçait la fin de l’espèce humaine : « Elle pourrait prendre son indépendance et se reprogrammer elle-même à une vitesse accélérée […] Les êtres humains, qui sont limités par une lente évolution biologique, ne pourraient rivaliser et seraient vite dépassés. » Effectivement, comme l’homme tend toujours vers le confort et la facilité, il s’en faudrait de peu pour qu’il fasse le choix de laisser les machines prendre les décisions à sa place. Car bien que ces technologies parviennent peut-être enfin à nous dégager le temps que nous recherchons si précieusement dans nos sociétés de l’accélération, en revanche, privés de notre libre-arbitre, l’homme risque de se réduire à un ordinateur lui-même : un exécutant capable d’accomplir beaucoup plus d’opérations par unité de temps, mais entièrement déresponsabilisé.

Nombreux sont les experts qui alertent justement sur les risques de déresponsabilisation de l’homme. Ils prônent une prudence accrue pour que la machine reste au service de l’homme et que « Deus Ex-Machina » ne devienne pas une religion généralisée. C’est par exemple le cas de l’association « Stop Killer Robots » qui se focalise depuis 2013 sur l’interdiction de systèmes d’armements mortels autonomes : « Permettre à des machines de prendre des décisions ayant un impact sur la vie et la mort d’individus outrepasse une ligne morale fondamentale. » L’homme ne peut pas confier la vie, voire sa vie, à des machines.

Ainsi, si l’on reprend les mots d’Amin Maalouf qui pour définir le destin, répond que « pour l’homme, le destin est comme le vent pour un voilier. Celui qui est à la barre ne peut décider d’où souffle le vent, ni avec quelle force, mais il peut orienter sa propre voile », alors, il est indispensable de garder le contrôle de la barre si nous ne souhaitons pas tomber dans la déification de la machine.

Pour conclure, il serait intéressant de se demander ce que penserait donc Alphonse X de l’IA s’il vivait en 2017, lui qui déjà, au 13ème siècle, souhaitait réagencer l’univers vers un ordonnancement plus harmonieux ? Peut-être considérerait-il l’IA comme un outil, une technologie, une opportunité au service des grands défis de l’homme. Peut-être aussi, faisant écho à Ellon Musk qui avait déclaré en 2014 qu’avec l’IA, on est en train « d’invoquer un démon », se sentirait-il attaquer dans sa position de roi tout-puissant et d’origine divine ?

En ce qui nous concerne, nous qui ne sommes pas princiers, agissons en conscience…

(Article rédigé par un être humain)

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