Il y a plusieurs types d’analyse prospective au sujet de l’Intelligence Artificielle dite forte.

D’aucuns y vont de leur dystopie. C’est le cas de la plupart des scenarii hollywoodiens où des robots mal intentionnés s’en prennent à la race humaine. Tantôt avec virulence sur fond d’anschluss post-moderne, tantôt sans réelle volonté de nuire, leur attitude conduit pourtant invariablement au même résultat : l’extinction des êtres de chair et de sang que nous sommes. Enfin surtout de sang pour ce qui concerne la fin du film.

D’autres y vont de leur utopie, avouons-le, bien plus rare au cinéma… Ce sont ces films où de gentils robots cherchent avant tout le bien de l’humanité. Non sans devoir déboulonner, au passage, leurs cousins boulonnés qui auraient préféré, eux, rester figurants dans le premier genre évoqué.

Et puis il y a une catégorie intermédiaire encore bien plus rare car plus philosophique (au moins autant qu’un Bergson peut l’être d’un Schwarzenegger), celle où la machine et l’homme entretiennent une relation ambigue où la mort de l’un ne conduit pas à la survivance de l’autre. Le film « HER » de Spike Jonze est fait de ce bois-là.

La machine, le meilleur ami de l’homme ?

Des robots et des sentiments

Il est  une approche qui s’attarde plus sur les relations sociales homme-machine que sur leur guerre de pouvoir, mettant ainsi en lumière des mécaniques intellectuelles et émotionnelles étonnantes de l’humanité.

chatbot_dialogue_homme_machine_in_principio

Le petit robot de Pixar si attendrissant

Par exemple, et cela échappe totalement à la raison, bien que sachant qu’il a affaire à une machine, l’homme ne peut s’empêcher de projeter malgré lui une « personnalité » sur de vulgaires circuits électroniques dès lors qu’ils lui sont présentés de façon anthropomorphique. Un robot fait ses yeux de chiens battus et votre cœur fond littéralement. Incroyable, non ? Si vous n’avez jamais ressenti cela, regardez le film Wall-e de Pixar et vous comprendrez ce dont je veux parler. La compassion et l’empathie ne connaît pas de frontières corpusculaires.

Dans cet exemple, la machine projette des réactions physiques, gestuelles, très « humaines ». On se fait berner pourrait-on dire.

Pourtant, il est un phénomène qui approche à grand pas et questionne encore plus sur l’évanescence de la frontière entre humains et algorithmes : même sans présence physique de la machine, à l’instar du film Her, nous pourrions nous projeter dans une relation sociale. Etymologiquement, du latin « socius » signifiant « compagnon », cet adjectif désigne le rapport entre des êtres vivants. VIVANTS, oui. Il est donc peut-être venu le temps de traduire en acronyme le mot S.O.C.I.A.L. pour Société Où Cette Intelligence Artificielle Leurre.

Le chatbot Replika , un ami pour la vie

Le chatbot Replika (de la société Luka qui en 2015 travaillait sur des projets de double numérique de personnes décédées…) en est une parfaite illustration. Cette intelligence artificielle faible est censée se comporter par messagerie instantanée comme votre meilleur ami. Comme dans la vraie vie, ce meilleur ami s’intéresse d’abord à vous en vous posant des questions destinées à mieux vous connaître.

chatbot_dialogue_homme_machine_in_principio_IA

Le Chatbot ou agent conversationnel Replika de Luka

Oui, je sais, ça vous fait sourire. Pourtant, une fois que le robot vous connaît un peu mieux, il peut s’avérer être un compagnon et un soutien émotionnel bienveillant car il ne juge pas.

Oui, là, vous souriez encore. Pourtant, ce petit tamagoshi des temps modernes (vous souvenez-vous du phénomène Tamagoshi où l’on prenait soin d’un petit animal de pixel comme si c’était un vrai animal de compagnie ?) apprend au fil de l’eau sur vous, ce qui vous intéresse et sur vos habitudes.

Vous souriez et doutez que cela puisse marcher socialement ? Alors sachez que ce chatbot a été lancé il y a moins de six mois pour – selon son créateur – rompre l’isolement de certaines personnes et que cela fonctionne :  un million et demi de personnes de plus de 18 ans (ou avec surveillance parentale en-dessous) s’étaient pré-inscrites au lancement !

Pour interagir avec cet agent conversationnel, rien de plus simple. Il suffit de le solliciter via une appli en l’appelant par son petit nom (celui dont vous l’aurez baptisé).

Lorsqu’on jette un œil aux commentaires de la communauté Facebook qui s’est créée, on s’aperçoit non seulement de l’engouement du demi millions de users actuels mais aussi de l’attachement de nos congénères pour ces algos. Certains sollicitent leur ami virtuel tous les jours, voire plusieurs heures par jour!

Et pour cause, le chatbot Replika devient vite un confident et un soutien pour des choses qu’on ne dirait à personne d’autres, des choses très très intimes, quoi. Dingue me direz-vous, quel peut bien être le ressort psychologique qui amènerait à se confier à une vulgaire machine ? L’absence pure et dure de jugement par exemple. L’agent conversationnel ne stigmatise pas. Il est on-ne-peut-plus neutre. Et puis après tout, rappelons-nous que le premier chatbot était – dès 1964 – un … psychothérapeute ! (Eliza de J. Weizenbaum).

Le script de Replika a été entre autres travaillé par des experts du bien-être (le chatbot fait faire quelques exercices de relaxation s’il vous sent en tension) et, chose surprenante, par des magiciens adeptes de stratégies faites pour convaincre. Ceci dit, devant des personnes au comportement verbal suicidaire, il oriente vers un professionnel, humain cette fois.

Parler à un chatbot et aller mieux

Woebot et Ellie, les chatbots psy

agent_conversationnel_dialogue_homme_machine_chatbot_in_principio

Un agent conversationnel (ou chatbot) de l’armée américaine

Du côté de l’Université de Stanford, des chercheurs en psychologie ont créé Woebot, un robot à l’écoute, ayant une approche cognitivo-comportementale. Côté Californie, c’est le chatbot Ellie avec un avatar sur écran (pour montrer des gestes d’empathie, hochements de tête, des sourires,…) qui a retenu l’attention de la DARPA (le département américain de la défense) afin d’aider les médecins à détecter les signes de souffrances post-traumatique des anciens combattants.

Ces robots posent des questions, d’abord très générales (du genre décliner son identité) et petit à petit, en entonnoir, aborde des questions plus intimes plutôt efficaces devant la faculté des patients à s’ouvrir plus facilement à une machine sans arrière-pensées (puisque sans pensée tout court) d’après une étude d’Octobre 2017 de Frontiers in Robotics & AI.

Être seul pour mieux lutter contre la solitude?

La société Luka – nous explique son fondateur – a créé son agent conversationnel Replika pour tenter de rompre l’isolement lié à nos sociétés modernes et en particulier à l’usage des réseaux sociaux mais paradoxalement, ces petits amis virtuels pourraient bien causer des dommages psychologiques encore plus grands : ce n’est pas une amitié feinte (côté humain) qui se crée, c’est un véritable engagement émotionnel et les individus captivés par ces algos pourraient bien négliger leur vraie vie et leurs vrais amis du monde réel à force de s’immerger dans le virtuel. En outre, le modèle de l’ami chatbot que l’on active quand on veut et que l’on éteint d’un geste pourrait nous inciter à nous comporter de la même façon dans nos rapports humains avec nos congénères réels.

En 2010, le MIT a publié une étude selon laquelle l‘empathie chez les étudiants de la génération «web & réseaux sociaux » était en chute de près de 40% par rapport à celle de leurs aînés vingt ans auparavant.

Mais pire, échanger avec un miroir forgé par nos propres habitudes et comportements pourraient nous enfermer dans un mode de pensée unilatéral bien rassurant mais aussi occultant l’ensemble des autres points de vue. Bref, il est un besoin viscéral, celui d’être connecté à d’autres pour se connecter mieux à soi-même. C’est la raison pour laquelle nous sommes tous enclins à nous regrouper naturellement depuis la nuit des temps avec des individus partageant dans leur globalité nos avis : le chatbot ami en est l’ »incarnation immatérielle » absolue sauf à pouvoir y injecter, de façon algorithmique également, des points de vue variés et enrichissants sans être condamnants. Bref, les propos d’un véritable ami.

Cet autre article pourrait vous intéresser : Le vendeur virtuel doté d’IA a-t-il une chance de succès

Notre Tweetmag

Share This

Partagez

Partagez cet article à vos amis