Voilà quelques mois que l’Intelligence Artificielle fait les gros titres. On la dépeint, on la décrie, on la fantasme. Journalistes sensationnalistes et chroniqueurs généralistes en parlent allègrement. Sans trop savoir ce qui se cachent sous son capot d’ailleurs, ils la décrivent selon leur couleur idéologique du moment, tantôt comme un miracle des temps modernes, tantôt comme une machine diabolique néoféodale sans que cela aie nécessairement – mais qu’importe (!) – un quelconque fondement scientifique pour l’heure. Ca fait parler, ça fait vendre comme la tendance suivante fera parler et fera vendre à son tour. Les écrits restent, la mémoire des hommes beaucoup moins, vous n’avez pas remarqué ?

Qu’elle soit décrite plus ou moins correctement c’est-à-dire conformément à l’état de l’art ou anthropomorphiquement rêvée, il ressort pourtant de l’ensemble de ces articles un lien immuable : la transformation du rapport homme-machine est engagée et bien engagée. Et cela, force est de le reconnaître, est un fait.

L’apprentissage comme socle de l’Intelligence

Le Deep Learning est-il de l’IA ?

Il ressort immanquablement, lorsqu’on prend la peine de s’y attarder, 2 points d’achoppement clefs. Le premier c’est qu’il semble entrer dans les mœurs que machine learning – ou son pendant plus élaboré que l’on nomme deep learning – et Intelligence Artificielle ne feraient qu’un, comme si hors de cette technologie il n’y avait en IA point de salut.

C’est une erreur. En effet, aussi magique soit-il (et notre propos n’est absolument pas ici de remettre en question les prouesses auxquelles parviennent les machines avec ces méthodes), le Deep Learning n’est qu’un système de classification probabiliste très loin du fonctionnement naturel du cerveau humain telles que peuvent le décrire les sciences cognitives.

Second point d’achoppement, le terme d’Intelligence Artificielle est largement usurpé à l’heure actuelle et donc utilisé à tort et à travers. Si l’on résume ce qu’est l’intelligence (humaine s’entend) à la faculté de capter des informations, d’en déduire une chose puis d’agir en conséquence, alors oui, les machines sont intelligentes de même qu’un simple tableur excel et bien plus que l’homme depuis des années.

Quelle intelligence manque-t-il à l’IA ?

L'Intelligence Artificielle sait reconnaître une chaise mais ignore son usage.

L’Intelligence Artificielle sait reconnaître une chaise mais ignore son usage.

Non, l’Intelligence ne semble pas pouvoir se résumer à seulement cela. Une machine capable de reconnaître une chaise sur une photo avec un taux d’échec similaire à l’œil humain est – nous l’avons dit – une prouesse technologique. Pour autant, il s’agit juste là de perception (visuelle dans cet exemple). Pourrait-on alors en conclure que la machine est « intelligente » ? En filant la métaphore encore plus loin : oui la machine sait reconnaitre une chaise (on appelle cela « tagger » la photo c’est-à-dire mettre un mot sur un visuel, étiqueter quoi). Cependant, elle ne sait pas à quoi sert une chaise. Encore moins à quoi pourrait servir une chaise en en détournant l’usage premier (par exemple en montant dessus pour changer une ampoule). Bien sûr, il reste possible de programmer un algorithme pour qu’il puisse « dire » : chaise = possibilité de s’asseoir. Mais il ne sait pas ce que c’est que s’asseoir. Car il ne peut le concevoir. Pour le dire plus clairement, il ne peut pas le savoir car il n’a pas de fesses et ne sait pas combien on peut être soulagé de s’asseoir sur une chaise après être resté longtemps debout. Puisqu’il ne sait pas non plus ce que c’est qu’être debout. Et ainsi de suite.

En gros, il semble aussi inatteignable pour une machine de concevoir le monde tel que nous le vivons que de permettre à l’homme de concevoir un monde tel qu’il ne le vit pas. Tentez de toucher du doigt la difficulté d’accéder au monde spirituel, ésotérique et immatériel et vous entreverrez l’inaccessible espoir que l’on place dans le pouvoir de conscience potentielle des machines.

Pour approfondir ce point, lisez l’article « l’homme ce magnifique programme ».

L’interaction au carrefour des intelligences

Le chatbot, un semblant d’intelligence ?

Ceci étant dit, on comprend un peu mieux que la réputation de l’Intelligence Artificielle, en l’état actuel de l’art, voire en se projetant même quelques années en avant est usurpée. Artificielle ? pour sûr, mais c’est plutôt sa réputation qui est surfaite. Si la machine pouvait appréhender la notion de « confiance », nul doute qu’elle expérimenterait en ce moment le fameux « complexe de l’imposteur »…

Il suffit pour s’en convaincre d’observer combien les chatbots représentent à eux seuls l’une des plus  vastes escroqueries du moment. Non qu’ils soient inutiles, bien au contraire. Mais comment diable pourrait-on apparenter un Système Expert à de l’intelligence ? Et le phénomène est mondial : ne parle-t-on pas aux Etats-Unis de « chatbot » pour désigner ces algorithmes ? « bot » pour « ro-bot » et « chat » pour « échange verbal». Mais où est l’échange ? On pose une question, et la machine répond. Qui plus est souvent à côté de la question. Non, une conversation ne saurait se résumer à un échange quasi unilatéral de type question-réponse.

L’agent con (versationnel)

Pourquoi parle-t-on donc d’agent conversationnel pour désigner pareille machinerie ? Il n’y a pourtant aucune conversation ! Plongez vous dans l’Encyclopédie de d’Alembert qui au XVIIe siècle décrivait les règles de ce qu’on appelait alors l’Art de la Conversation. Il fallait bien à cette époque faire preuve, comme on disait à la Cour, d’Esprit. Donc d’intelligence. Dans ces échanges mondains, Monsieur de Chatbot, artificiellement intelligent, eut fait bien pâle figure face à la rhétorique et à l’esthétisme linguistique des contemporains de Molière adeptes des joutes oratoires d’alors. Je vous invite à voir et revoir à cet égard l’excellent film « Ridicule » de Patrice Leconte et à mesurer le fossé qui sépare la machine des courtisans du Roi Soleil.

Et pourtant, le changement c’est maintenant.

L’IA contemporaine ferait fausse route

Geoffrey Hinton, l'un des père de l'IA et du Deep Learning.

Geoffrey Hinton, l’un des père de l’IA et du Deep Learning.

Geoffrey Hinton, pionnier de l’IA moderne, des réseaux de neurones et de la rétropropagation du radient, chercheur pour Google et professeur à l’Université de Toronto le déclarait en 2017 : s’il s’agit de s’approcher artificiellement d’une véritable intelligence, le Deep Learning n’est pas la solution, c’est une route en impasse, ajoutant qu’il faudrait tout reprendre à zéro.

Il semble évident que la seule technologie de l’apprentissage machine ne soit pas la seule et parfaite source possible pour tenter de s’approcher du raisonnement humain. C’est la raison pour laquelle d’autres techniques existent et sont développés par quelques laboratoires dont certains français (c’est le cas d’In Principio).

Un agent n’est qu’un bout d’IA

Mais elle peut en être une composante importante et participer à son élaboration comme un « agent ». Pour le comprendre, il faut rappeler que l’intelligence artificielle au singulier n’existe pas. L’Intelligence Artificielle est nécessairement dite distribuée, c’est-à-dire qu’elle fait intervenir plusieurs « agents », chacun responsable d’une tâche précise dans le processus cognitif. Ceci est d’ailleurs l’un des fondements de la mécanique employée par IBM Watson.

Tous les progrès contemporains en matière d’algorithmes de DL sont donc absolument essentiels à la suite de l’aventure, tout comme les progrès phénoménaux réalisés sur le hardware : vitesse des processeurs, fréquence des horloges, capacité de mémoire et bien sûr de calcul notamment des ordinateurs quantiques.

Le boom de la data ces dernières années, qui ne devraient faire que s’accentuer dans le futur notamment au travers des SmartCities ne feront qu’accélérer ce mouvement puisque le DeepLearning ne se nourrit que de data et si possible avec un volume très important. On estime qu’une ville d’un million d’habitants générera d’ici 2020-2025 environ 200 giga octets de datas…par jour ! Le mouvement est donc en marche.

La boule de cristal des GAFAM & BATX

Ils sont à la fois l’œuf et la poule

Ceux qui l’ont bien compris sont bien entendu les géants du digital. Basiquement, on pourrait dire qu’ils commencent à sculpter le monde vers lequel nous nous dirigeons inéluctablement.

Certains pourraient voir dans l’explosion de l’IA actuelle une énième bulle spéculative, comme en a d’ailleurs connu par deux fois le monde de la recherche en IA depuis un peu plus d’un demi-siècle. On y retrouve notamment la même vague d’espoirs (dont beaucoup resteront bien entendu inassouvis), d’empressements (les prédictions de bouleversements technologiques arriveront mais plus lentement qu’escompté), et d’investissements financiers (dans les années 60 puis dans les années 80, beaucoup d’espoirs de rupture technologique déçus furent pourtant financés à renforts de milliards de dollars dans le monde : Japon, USA, UK, etc…).

Cette fois, pourtant, la donne a changé : l’argent est à nouveau au RDV mais porté par des géants du digital qui y devront leur croissance, pour ne pas dire le maintien de leur hégémonie. Ces mêmes géants ont déjà récolté depuis une ou deux décennies (pour les plus anciens !!) un nombre de data colossal pour mettre en œuvre leur stratégie (rappelons au passage qu’un Google n’est qu’IA).

La technologie, à la fois de par la qualité des chercheurs et de leurs algorithmes mais aussi d’un point de vue matériel (processeurs, capteurs, serveurs, web, 4G et bientôt 5G, connecteurs), est au RDV.

Être numérique ou ne pas être, telle est la question

Mais enfin, le numérique est entré dans nos vies avec un naturel surprenant : qui peut encore sortir de chez lui sans vérifier par trois fois ne pas avoir oublié son smartphone ? Il nous semble à tous aussi naturel aujourd’hui de sortir dans la rue avec son smartphone qu’avec un…pantalon ! Le digital est autour de nous, mais il n’est plus un greffon dont la prise serait incertaine face au risque de rejet. Non, le numérique fait partie intégrante des vies de nos sociétés occidentales dites développées (on pourrait en débattre mais là n’est pas le propos).

Les colosses du numérique ne vivent pas dans le monde tel que nous le connaissons, leur obsession du matin, n’est pas – ou plus – de savoir comment se passera la journée et si les systèmes en place fonctionneront dans les 24h à venir. Le numérique baigne les citoyens que nous sommes dans la douce impression que nous vivons un peu dans le futur mais il ne s’agit que du présent des GAFAM, pour ne pas dire de leur passé. Eux, fournisseurs, ont un sérieux coup d’avance sur nous, users. Et deux coups d’avance sur nos gouvernants, ces derniers ne faisant que courir après les bouleversements de l’économie depuis des décennies.

L’Intelligence Artificielle, nouvel opium du peuple ?

Les assistants personnels (Google Home, Amazon Echo, …) sont en passe de remettre au goût du jour, en toute légalité, un rêve de la classe dominée depuis l’Antiquité : le fait de faire faire par d’autres les tâches rébarbatives. Autrefois, Victor Schoelcher aurait appelé cela l’esclavagisme. Hors, dans le monde binaire et parfois par trop simplificateur de la lutte des classes, c’est bien connu, n’existent que les dominants (esclavagistes) et les dominés (esclaves) : l’Intelligence Artificielle permettra pour la première fois dans l’histoire de l’humanité aux exploités (la masse) … d’exploiter sans vergogne à son tour puisque de façon non amorale s’agissant de robots. Et la masse ne s’en privera pas. Un souffle de liberté semblera alors s’abattre sur les foules : partiellement libérés de nos chaînes par les robots, peut-être digérerons-nous mieux l’exploitation de l’homme par l’homme grâce à l’avènement de l’exploitation de la machine par l’homme. Une exploitation en cascade jusqu’à la machine : hommes => hommes => hommes => machines.

Attention toutefois que des échelons intermédiaires complets ne soient alors pas amenés à alors simplement disparaître car il y a peut-être encore pire que d’être exploités : ne plus l’être du tout car ayant perdu toute utilité à l’être.

Cet article pourrait aussi vous plaire: Dialogue entre le dernier homme et l’Intelligence Artificielle enregistrant son décès.

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